S’amuser avec les tropes pour construire un monde imaginaire

En Fantasy, le récit s’entremêle avec la construction du monde imaginaire. Si le genre littéraire séduit, car il s’accorde une certaine liberté avec la réalité, l’expérience de lecture ne doit pas en être la victime. En effet, l’auteur ou l’autrice peut au fur et à mesure de l’écriture perdre son lectorat dans les détails, ou pire le faire sortir de sa lecture (sacrilège !). Il existe des solutions pour le garder « immerger » (à part lui appuyer très fort sur la tête. Ce qui est interdit.). Jouer avec les tropes en est une. C’est ce que j’ai proposé dans un stage d’écriture Fantasy. Cet article reprend les termes et les exemples proposés.

Qu’est-ce qu’un trope en fiction, en fait ?

Le trope est un motif récurrent employé et sur tous les supports associés : livre, jeu vidéo, film, série… Le terme a été emprunté à la rhétorique par les médias de l’audiovisuel (et donc de la construction de scénario).

En résumé, le trope est donc un élément familier, une convention qui résonne auprès du lecteur. Il facilite sa lecture, sa compréhension et certainement l’identification. Ce motif permet ainsi de semer des infos sur le récit, les personnages et leurs enjeux.

Il peut être associé à un genre (action, drame, fantasy, espionnage, etc.), à un média en particulier, ou être un trope de narration. En effet, le trope n’est pas forcément lié à un personnage. 

Des exemples tout de suite ? C’est cadeau :
• les amoureux contrariés ;
• le détective alcoolique ;
• l’être perdu en quête de rédemption ;
• l’orc assoiffé de sang ;
• le triangle amoureux ;
• sauver le monde ;
• la sorcière et son chaudron ;
• la maison hantée, etc.

Le trope n’est pas un archétype ni un cliché

Archétype ou le « Run ! You fool ! »

Rappelez-vous, le trope ne concerne pas seulement les personnages contrairement aux archétypes. Il peut tout à fait être un élément narratif comme le supplice de la planche ou le chaudron de la sorcière qui bout. 

Et même s’il est associé à un personnage, il reste différent de l’archétype, d’abord défini par Jung en psychologie, puis repris par Campbell (et d’autres depuis) pour le compte de narratologie. L’archétype est un type de personnage universel, c.-à-d. que l’on retrouve dans toutes les civilisations : le mentor, l’élu, l’allié, l’ombre, etc. À contrario, le trope appartient à une culture. (Il va falloir croire Jung et Campbell sur parole, je n’ai pas vérifié 😊).

Votre ennemi juré : le cliché

Le trope reste une base comme la farine, les œufs, le sucre et le lait pour les pâtissiers. Le cliché est un élément lu et relu ou vu et revu sans avoir été modifié ou travaillé. Il est intéressant de noter que pour certains auteurs ou autrices l’archétype, le trope ou le cliché peuvent être interchangeables. Je m’explique : un archétype peut devenir un cliché s’il a été utilisé à toutes les sauces narratives. Comment faire alors ?

Jouer avec les tropes pour éviter l’ennui au lecteur

Je vais vous « parler » d’un roman que j’ai beaucoup aimé le livre « Légendes et Latte ». Dans ce récit, l’orc Viv prend sa retraite du « mercenariat » pour ouvrir un café avec tout ce que ça implique de monter une entreprise. L’auteur y retravaille le trope de l’orc tout en le transformant (et d’autres !). Ce livre a été un succès éditorial et littéraire. Il démontre (ou démonte les clichés sur les orcs) que l’on peut faire beaucoup avec un petit peu.

Sinon, vous avez aussi l’enquêteur à l’humeur morne utilisé dans le roman de SF Blues pour Irontown de John Varley, édition Denoël. Un ancien policier, Christopher Bach, après une catastrophe technologique, s’est reconverti en détective privé et enquête sur une affaire louche. Il est accompagné de son chien cybernétique (nommé Sherlock) qui devient parfois le narrateur.

En vous servant de ces outils, vous pouvez créer des univers, des personnages qui surprendront tout en restant subtilement familiers. Lorsqu’on développe une histoire dans le genre de l’imaginaire, c’est une ressource très utile afin de ne pas perdre vos lecteurs ou lectrices.

Jouer sur les tropes et les détourner est une manière de servir l’histoire et renouveler le genre littéraire. Ce sont des briques de lego que l’on assemble à l’infini et de façon différente à chaque fois.

La Fantasy se prête au jeu

Comme la Fantasy est un « genre poreux », mélanger les tropes ne pose pas de problèmes majeurs. C’est ce qui a été proposé aux participants du stage avec une contrainte surprise. Faire preuve d’inventivité n’a pas été un problème. Les textes ont été surprenants et savoureux. 

Dans un western, les chasseurs de prime peuvent devenir chasseurs de monstres, de vampires, ou de sorcières. Vous obtenez un univers plus riche que l’un ou l’autre seul.(D’ailleurs si vous connaissez la franchise Blade. Souvenez-vous de son long manteau noir ? Alors trope du western ou des films de la « blaxploitation » des années 70 ? Les deux mon capitaine !)

 Autre exemple, dans la trilogie de Janny Wurts et R. Feist, la fille de l’empire, les auteurs utilisent ceux liés à la culture japonaise ou coréenne et les croisent avec celui des magiciens (les Très-Puissants) qui là sont des antagonistes.

L’héroïne coincée dans des carcans fera tout pour s’en débarrasser, survivre et progresser dans une société très hiérarchisée et codée. Cette danse de manipulations et de pouvoir s’appelle le jeu du conseil.

Dans le détail des péripéties et des personnages rencontrés par la protagoniste, on trouve des insectoïdes méprisés par les humains. Ce motif plutôt lié à la science-fiction fonctionne parfaitement bien, car il est intégré à l’univers et au récit avec intelligence.

Dans le film « qui veut la peau de Roger Rabbit », Eddie Valiant est détective privé (un dernier pour la route !) alcoolique au bord du gouffre qui se retrouve au cœur d’une histoire de chantage et « d’adultère ». Qui se souvient de la célèbre scène du « picoti-picota-picoti-picota » ?

La trame reprend les codes des années 50 et du cartoon puisque les Toons (personnage de dessin animé) existent dans le monde réel. En plaçant le trope du détective désabusé dans ce monde imaginaire et complètement délirant, le scénariste en a rafraîchi le motif narratif.

Vous êtes curieux ou curieuse de connaître la piste sur les tropes ?  👉 Hello Prisca !

L’Escroc-Griffe : un peu de contexte et des tripes, pardon, des tropes

Lors du stage d’écriture consacré aux tropes en Fantasy, je me suis basée sur une série de romans de Jean Guillermou : les pirates de l’Escroc-Griffe, édition Bragelonne (jeunesse ou young adult). L’auteur y conte le récit d’un équipage de pirate dans un monde-fleur.

Bretelle, chercheur de trésor, est venu recruter à Port Guilache. Caboche est orphelin. Avant de mourir brutalement, sa mère lui a affirmé « ton père est vivant ». Il s’est enfui de l’orphelinat militaire tenu par les mousquetaires noirs à la solde du pouvoir dont il a volé la « pistorapière » de l’un d’eux qui le poursuit.

Que veut Caboche ? Retrouver son papa Trompe-La-Mort dans une île utopique Libertaria (trope de l’île aux pirates) Comment ? En interrogeant Mauvaise Pioche un ancien marin qui a connu les pirates dans un bouge l’Ombre de la Potence.

C’est alors qu’entre Bretelle et son second. Ils s’aperçoivent avec étonnement qu’ils sont recherchés. Une grosse pagaille s’ensuit… assez vite Caboche est obligé de s’embarquer avec eux (trope du mousse).

Finalement, il se trouve être une recrue de choix, car il a un sens aigu de la stratégie et de l’audace. Il convainc Bretelle de libérer la Belle-Lili qui connaît l’emplacement d’un trésor. Il s’agit d’artefact interdit par l’église (trope de la Fantasy).

Aborder (oui, j’ai osé) et identifier les tropes en piraterie

Avec l’orphelin battu ou maltraité en quête d’un ou plusieurs parents, on tombe rapidement dans les clichés de « l’île au trésor » et d’autres histoires similaires. Or, dans les ouvrages de Jean Guillermou, le pirate maladroit remplace le pirate sanguinaire. Ce dernier possède un don qu’il ne contrôle pas « le bluff ». Ainsi, il peut créer des illusions et déformer la réalité. C’est même l’orphelin qui l’aide à maîtriser sa magie.

De multiples tropes sont croisés dans ces romans :
• bataille navale ;
• quête de trésors qui sont des artefacts magiques que l’église condamne ;
• supplice de la planche ;
• marin alcoolique ;
• amiral fantôme sans pitié ;
• malédiction, etc.

Dans les premiers chapitres, l’auteur alterne les tropes et les tord pour guider le lecteur et lui présenter son monde. La piraterie ( tout comme le polar ) regorge de tropes archi connus que vous pouvez utiliser en Fantasy aussi.

Grâce à cette succession de motifs récurrents, le lectorat aborde assez naturellement ce récit planté dans un monde-fleur et qui s’épanouira par la suite (si je puis « dire » 😊). Dès le début, les tropes indiquent la voie et aide à la compréhension du fil narratif. 

Lorsque nous commençons nos histoires, nous n’avons pas toujours conscience de ceux que nous utilisons. Or, toutes les intrigues s’en servent. Dans une consigne d’écriture en stage ou chez vous, jouer avec les tropes en Fantasy vous aide à les manipuler et les travailler délibérément. En vous appuyant sur ces éléments narratifs, vous guidez votre lecteur en douceur dans votre monde imaginaire et rendez votre récit le plus immersif possible. 

Sources :
Pas facile de trouver des sources dignes de ce nom en français, mais en voilà quelques-unes :

MLA Citation: Bude, Tekla. « What is a Trope? » Oregon State Guide to English Literary Terms, 23 Jan. 2023, Oregon State University, https://liberalarts.oregonstate.edu/wlf/what-trope-definition-and-examp…. Accessed [05032025]

https://www.writersdigest.com/write-better-fiction/what-are-tropes-in-writing

http://blog.janicehardy.com/2015/09/fix-your-readers-pet-peeves-relying-on.html

https://www.elbakin.net/fantasy/news/Emissions/25896-Procrastination-S04e03-Faire-original

https://www.elbakin.net/fantasy/news/Emissions/26766-Procrastination-S06e05-Lire-quand-on-ecrit

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