L’incarnation d’un personnage répond à la question : qui est mon personnage ?

Écrire un personnage, c’est mettre en mots la vie. Dans cette optique, comment lui insuffler la vie ? Comment incarner un personnage à l’écrit ? Vecteurs de nos récits, ils endossent la plus grande responsabilité dans l’expérience des lectrices et lecteurs. Il s’agit donc de rapprocher les deux à travers les mots, et pour cela créer un personnage crédible. Travailler l’incarnation de vos protagonistes, antagonistes ou personnages secondaires,  vous y aidera  et réduira ainsi la distance entre ces derniers et le lectorat pour des histoires immersives. 

En bref :

Dans cet article, j’ai rédigé des exemples pour étayer ma réflexion et mon expérience. Vous lirez des cas concrets d’écriture créative qui s’appuie sur mon propre processus.

Incarner un personnage est le faire vivre dans l’imagination du lectorat, le rendre réaliste (oui même en Fantasy, on en parle à la fin). 

Quelques outils à votre disposition : point de vue narratif adapté, nos émotions et sensations corporelles.

Se rapprocher de vos neuf sens vous aidera à réduire la distance entre le lectorat et l’histoire.


Qu’est-ce que l’incarnation d’un personnage dans un roman ?

Incarner un personnage c’est le ou la rendre vivante dans l’esprit de l’audience.
 Elle doit y « croire » afin d’adhérer à l’histoire. On anime le personnage : animare en latin se traduit rapidement par donner la vie. Cela passe par le corps, les émotions, etc.
L’outil de l’acteur ou du comédien c’est lui ou elle : une personne bien vivante (mais ça risque de changer…).

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À l’écrit, l’auteur effectue le même travail. La distinction se fait dans les moyens. Il ou elle utilise les mots qui sont par essence inanimés. Bien sûr, cela engendre une distance entre le récit et le lecteur ou la lectrice.

Comment faire alors pour incarner un personnage à l’écrit ? Comment réduire la distance entre le lectorat et les mots ?

Quel est le point de départ de votre personnage ?

La démarche pour apprendre à connaître un personnage est totalement différente selon les auteurs, autrices. (C’est à cela que s’interroger sur son processus d’écriture sert : définir et affiner si on peut comment on écrit).

De mes personnages je ne perçois d’abord qu’une dégaine (oui je sais, on ne dit plus dégaine à notre époque). Il ou elle marche, se meut (bouge) d’une certaine façon, raide ou souple dans les gestes, etc. Dans ces gestes, j’appréhende son caractère. Je « vois » quelquefois à peu près les habits s’ils sont révélateurs, les cheveux (ou leur absence), mais jamais le visage en détail.

Vous l’avez compris, les silhouettes sont les prémices de l’incarnation de mes personnages. Elle m’indique le chemin, le point de départ de son arc de transformation. Je dois avancer dans l’écriture pour le ou la connaître.

Comment incarner un personnage à l’écrit ? Écrire l’intériorité pour réduire la distance narrative.

Le point de vue

J’écris du point de vue aligné ou point de vue-personnage. La narration est extérieure (il ou elle) tout en gardant la possibilité d’être dans l’intériorité du personnage (dans ses pensées). L’autre point du vue « intérieur » est le l’utilisation du JE, mais la narration est constamment intérieure dans ce cas-là.

Se servir de son ressenti pour écrire un personnage crédible

Mes propres émotions servent de canevas à celles de mes personnages. Le plus difficile est de rester connecté avec elles même longtemps après. Certaines émotions ne se reconnaissent pas facilement selon qui nous sommes ou ce que nous avons vécu. Et même, nous ne savons pas toujours lier une émotion à une sensation physique.

Les psychologues conseillent de repérer ses effets corporels lorsqu’une émotion nous traverse, et de les décrire. Un travail identique est demandé en écriture quand on veut incarner un personnage. Le problème parfois reste d’accoler les bons mots qui vont toucher le lecteur ou la lectrice.

Qu’est-ce que l’incarnation sensorielle ?

Ça picote, ça frétille, ça lance, ça se développe/s’étend/s’expand/se resserre, ça raidit, ça s’assouplit, ça fourmille, ça dégouline, une odeur envahissante, piquante, pestilentielle (un haut-le-cœur, et plus encore, sont autant de sensations corporelles indispensables à l’écriture. Elles sont universelles, et donc font appel aux souvenirs, au vécu de toute personne qui vous lit. C’est cela que l’on veut atteindre réduire la distance entre histoire et lectorat afin qu’il s’y plonge, bref rendre les récits immersifs.

Mais comment fait-on concrètement ?

Revenir à l’organique, aux sensations pour faire vivre les émotions aux lecteurs

Permettez-moi une digression utile. J’ai été infirmière, et pendant mes études notre classe a rencontré son premier mort/cadavre dans une morgue : je me souviens très exactement de l’odeur. La décrire en revanche est une autre paire de manches, car les mots ne seront jamais assez ressemblants. C’est pareil pour toute autre expérience ou sensations. Donc pour pallier cela, je suis un conseil de Cécile Duquenne : être la plus précise possible.

Je me suis appuyée de ce souvenir pour l’extrait ci-dessous qui évoque quelque chose de bien plus terrible que ce moment. Or dans mon vécu, c’est le seul moment qui s’en approche le plus : c’est ça l’inspiration, l’étincelle, le déclencheur.

Triggerwarning  : morgue, mort, cadavre, maladie (Voilà, des chatons mignons pour adoucir votre vie)

Petits chats mignons accrochés sur un fil mis pour adoucir les triggerwarning de l'article intitulé comment incarner un personnage à l'écrit ?

Comment créer un personnage réaliste ? En travaillant l’incarnation sensorielle

« Ses pieds s’enfonçaient dans le sable glacé et mouillé. Des fourmillements couraient depuis ses ongles jusqu’à la racine de ses cheveux. Les bateaux ventrus des Spolocks croisaient au large. L’air charriait une odeur de viande froide faisandée. Elle augurait le drame qui se jouait dans ces cales. Son estomac se révolta en même temps que sa pensée. L’acidité brula d’abord sa gorge, puis elle vomit son dégoût sur la plage. »

Au départ, j’avais choisi viande froide avariée qui est en soi et assez proche de la réalité. Le seul problème est que ce mot n’a pas la puissance de faisandée. Ce que j’ai vécu dans cette morgue, c’était troublant à cause de l’odeur, mais aussi parce que le légiste nous a parlé de cette vie. L’odeur n’en était que plus difficile à supporter, à admettre. La personne était morte d’un cancer (nous avons vu et touché les tumeurs) et elle avait une histoire, des proches, un animal, etc. J’étais triste, mais c’était la vie.

Dans l’extrait ci-dessus, « avariée » ne suffisait pas. Il fallait dénicher un autre mot qui porterait toute l’horreur suggérée. En cela, l’écriture m’aide à retrouver ces mots que j’oublie systématiquement à l’oral pour les poser, les proposer aux lecteurs pour s’immerger/dans le personnage.

La lecture, un dictionnaire des synonymes, le web, mes oreilles qui trainent sont mes meilleurs outils. Certaines âmes possèdent cette propension à utiliser un vocabulaire riche vis-à-vis de leurs sentiments ou émotions. Cela ne dépend pas forcément de la connaissance de ce dit-vocabulaire, mais de savoir l’appliquer aux émotions. Quand ces dernières sont ressenties un peu fortement, elles bloquent le mental sur le moment (donc la capacité à trouver les mots). Un peu de temps de digestion, puis de réflexion est nécessaire (ensuite elles deviennent même un atout). L’écriture oblige à cela parce qu’elle implique le même mécanisme.

L’aide des cinq sens, pardon 9 sens, pour construire une personnalité, une pyschologie

Le point de vue

D’un point de vue technique pure d’écriture, revenir aux cinq sens pardon, neuf sens du personnage est un conseil que l’on retrouve souvent. Je l’aborderai plus en profondeur dans un autre article. Nous possédons neuf sens que l'on peut les diviser en deux catégories. ➡️

Les sens externes :

  • la vue ;
  • le goût ;
  • l’odorat ;
  • l’ouïe ;
  • le toucher.

Les sens internes :

  • la proprioception ;
  • l’équilibrioception
  • la thermoception ;
  • la nociception

En attendant, qu’est-ce que l’extrait précédent nous indique sur la protagoniste de la plage ? Si j’écris la même scène du point de vue d’un antagoniste :

« La plante des pieds à l’aise dans la fraîcheur du sable, son corps bien ancré dans la plage, il se sent complet, grand, important. Il inspire l’air lourd chargé des promesses des navires qui croisent au large. Pour lui, cet air n’a pas d’odeur à part celle de l’or. Il entend déjà le cliquetis des chaînes et le tintement des pièces dans son coffre. Il avait hâte de diriger l’orchestre de sa puissance. »

L’incarnation du personnage met exergue sa personnalité. Ici, j’utilise les sons, mais pas les odeurs. Je les ai même mis en opposition. Pour moi un son peut être une menace. J’y suis très sensible. Dans le cas du personnage, c’est le contraire. Les bruits deviennent presque une berceuse : tintement qui rapproche du carillon. Le cliquetis, lui, est un son plus léger, mais caractéristique du métal qui frotte contre le métal.

Les pieds ancrés au sol relèvent plutôt du yoga, de la méditation, etc. Ici pas de bienveillance ni d’humilité, juste un sentiment de puissance, il n’hume pas l’air, mais l’inspire avec conscience et bonheur de sa supériorité. Le torse se gonfle de façon implicite dans l’imagination du lecteur. L’incarnation passe par ce torse arrogant et détestable. Le protagoniste devient réél.

Le rôle de la fiche du personnage dans tout ça…

La fiche personnage contient les indices qui vous guident dans les profondeurs du personnage. Or, c’est seulement en écrivant son incarnation que vous parvenez à emporter le lectorat dans ses méandres. Écrire que Jo est le dernier fils d’une famille maltraitante c’est bien sûr utile, mais que pensez-vous de :

« Jo se couchait tard et se levait tôt. Il attendait dans l’appentis que ses frères s’endorment avant de rejoindre la chambrée. Terré dans sa cachette, ses yeux piquaient, sa bouche s’élargissait à force de bâillement. Sa mâchoire restait parfois coincée au milieu d’un mouvement de mâchoire. C’était douloureux, mais pas autant que son estomac qui se tordait dans le vide. »

Un background se dissimule dans ces quelques lignes. Il renseigne sur l’enfance de Jo, son environnement, etc. Ce paragraphe fait vivre les caractéristiques de votre fiche personnage.

Au fil du récit, il arrive qu’on ajoute des éléments non présents d’une fiche élaborée en amont par exemple. Je m’explique. Autrice-jardinière, mon histoire progresse le plus souvent quand j’avance dans l’écriture. J’ai alors besoin que les mots matérialisent mon personnage pour lui donner de la substance. C’est pareil pour la narration, l’univers, etc.

D’autres auteurs préféreront tout savoir dans les moindres détails avant de se mettre à l’écriture et donc avant d’insuffler la vie dans leurs personnages. Dans mon cas et dans d’autres, c’est presque l’incarnation qui fabrique le personnage, son passé, ses objectifs, etc. Rappelez-vous comment ils débarquent dans mon imaginaire : juste la silhouette.

—Et en Fantasy alors ? Comment incarner un personnage à l’écrit ?
— C’est tout pareil !
— Mais non ?! Un nain, une elfe ?

— Mais si !

Incarner un personnage issu du merveilleux ou une créature fantastique

Désolé de vous gâcher votre journée, avec cette affirmation : nous sommes humaines ou humains, donc nos personnages exprimeront des émotions humaines, oui même les dragons, les elfes et autres personnages soi-disant très différents. 

On n’y peut rien, on aura beau faire, jamais nous ne pourrons écrire totalement du point de vues d’une créature magique ou d’une bactérie, et ce même si nous essayons de toutes nos forces. Il faut tenter, car c’est ainsi que notre prose s’améliore et que les récits et l’imagination se développent.  Mais nous restons des êtres humains derrière nos claviers pour le meilleur et souvent le pire (vu l’état du monde…).

Incarner un personnage à l’écrit s’agit bien d’une expérience de type Dr Frankestein : faire vivre un personnage/une personne à travers de l’inanimé. En général, cela se peaufine de manière consciente pendant la réécriture. Or, je me surprends souvent lors d’un premier jet à prendre le temps (beaucoup de temps) pour choisir les mots qui évoque un personnage. Je  m’en veux ensuite de perdre ce « précieux temps », pour enfin m’apercevoir à la relecture que le passage était une charnière dans l’évolution de mon personnage. Parfois, notre inconscient sait avant nous créer des personnages attachants, car il s’active en sourdine.

Source :
Expérience personnelle

Comment écrire de la fiction ? Rêver, construire, terminer ses histoires. Lionel Davoust. Éditions Argyll. 2021

Définition et étymologie « d’animer ». Académie française.
Crédit photo :

Illustration de Pragati Choudhari sur Unsplash (chats corde à linge)

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