Les canons du roman choral : la trilogie des Poudremages

Écrire un roman choral de Fantasy c’est gérer les voix multiples de vos personnages, créer un univers imaginaire, travailler plusieurs schémas narratifs simultanément, apporter les informations au lecteur de manière digeste. L’écriture d’un récit de ce type relève du long terme, voire du très long terme. Bien souvent, on observe que ces récits se déroulent sur plusieurs livres. C’est l’une des parties risquées dans la construction d’une histoire chorale de Fantasy. J’aborde deux trilogies et un one-shot : Poudremage de Brian McLellan, Les Dieux Déchus de Hannah Kaner ainsi que plus brièvement le roman Sur toutes les vagues de la mer de Kay Guy Gavriel.

bouche d'un canon pour illustrer l'article sur écrire un roman choral

En résumé :

  • La narration chorale est une tresse de points de vue, donc d’intrigues.
  • Bienfaits : gestion du rythme, distribution des infos, etc.
  • Risques : la temporalité, le volume des histoires.
  • Les outils : une bonne transition entre les points de vue, exemple concret de gestion du rythme avec Poudremage, pour une fois : « racontez » !

Mais qu’est-ce qu’un récit choral d’abord ?

Le roman choral est un récit qui propose une alternance de /personnage dans la narration. Les états internes des personnages n’ont pas accès aux états internes des autres. On parle de multiplicité des points de vue.

Il comporte autant de fils narratifs liés à un personnage principal (en général), d’histoires qui doivent être solides individuellement, et qui doivent fonctionner ensemble. Ils sont interdépendants, mais rattachés à une intrigue principale plus vaste. Les structures narratives s’enchevêtrent dans le roman de Fantasy final. Dans la trilogie des Poudremages, nous suivons (la plupart du temps) trois personnages : le maréchal Tamas, son fils Taniel (un soldat) et un privé Adamat.

La multiplicité des points de vue = multiplicité de la narration

J’ai souvent lu ou entendu qu’écrire un roman choral c’est réaliser que chaque personnage qui porte un roman à multiples voix est essentiel. Chacun ou chacune a besoin du même traitement de son arc. Pourtant, dans la trilogie des dieux déchus, les protagonistes partagent parfois la narration avec Arren qui est l’antagoniste ou du moins un des antagonistes déclarés. Il n’est pas autant présent que les autres, mais ça fonctionne.

J’ai moi-même écrit un manuscrit où on entend la voix de certains personnages dits secondaires afin d’enrichir l’intrigue ou de distribuer des infos. Ce serait dans ce cas similaire aux faces A et B de vinyle (pour ceux qui ont la référence). 

Utiliser un personnage peut aussi servir dans un but symbolique. Je m’explique. En règle générale dans le roman choral, chaque personnage apporte sa brique de lego pour l’intrigue principale. On peut toutefois insérer un personnage qui n’est pas forcément utile dans l’histoire, mais peut-être plus métaphorique.

Dans Poudremage, ça aurait pu être un civil ou une civile victime du conflit qui s’ensuit et qui nous montre les conséquences de la guerre. On peut aussi s’en servir dans la distribution des informations d’un univers imaginaire. Sans que cela ajoute à la complexité d’une histoire,  le worldbuilding peut en bénéficier.

Comment écrire concrètement la polyphonie des personnages ? Des exemples

À l'unisson

On peut écrire la même scène ou séquence avec plusieurs personnages. Dans la trilogie des dieux déchus (en particulier dans le tome un), l’autrice fait avancer l’intrigue de la scène (et de l’histoire donc) en alternant les points de vue entre Kissen, Elogast et Inara. La scène se déroule plusieurs chapitres qui impliquent un personnage différent.

Exemple : lorsqu’ils se font attaquer par les chiens maudits, la séquence est écrite sous l’angle de Kissen (un chapitre) puis d’Elogat (deuxième chapitre) et enfin d’Inara.

Ou séparément

Dans Poudremage, on voit peu les protagonistes ensemble. Leurs intrigues sont très indépendantes les unes des autres, et convergent surtout vers la résolution à la fin des romans ou de la trilogie.

Le fil rouge de la trilogie : Le Maréchal Tamas mène un coup d’État pour renverser la monarchie d’Adro afin de sauver le peuple de la famine.

Le conflit : Tamas doit stabiliser le pays après le massacre des nobles, tandis qu’une menace divine (le retour du dieu Kresimir) plane sur le monde.

Les enjeux : La survie d’une nation et la découverte d’une conspiration mystique « la promesse de Krésimir » qui dépasse la simple politique.

Les narrateurs sont vos personnages

Dans ces récits polyphoniques, le point de vue narratif est interne puisque l’autrice ou l’auteur utilise chaque personnage comme narrateur. Ce qui implique donc que la lectrice ou le lecteur sait ce que le personnage connaît, contrairement à un narrateur omniscient qui sait tout.

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Des transitions indispensables pour développer une intrigue complexe

Et donc les transitions doivent être claires. Le plus simple est d’écrire un chapitre pour un point de vue comme dans les dieux déchus en appelant le chapitre du prénom du personnage. 
 
 Ou bien, on commence par le prénom du personnage concerné dans le début du corps de texte (Poudremage) que ce soit une scène ou un chapitre. Il est possible de faire plus subtile comme Guy Gavriel Kay (Sur toutes les vagues de la mer).

Les voix et voies des différents points de vue sont à élaborer avec soin

Caractériser vos personnages vous aidera à trouver la voix de chacun afin qu’elles soient vraiment différentes. Il existe des outils simples, mais efficaces pour ciseler vos personnages (que j’ai abordés dans ce blog).  Chaque personnage possède par exemple sa propre voix et sa propre voie, des habitudes, etc.

une chorale à bonnet pour illustrer la polyphonie des points de vue dans l'article qui aborde comment écrire un roman choral

Le personnage d’Adamat marche sur la « voie » du polar, l’investigation. Elle est particulière dans le sens où il ne commande pas comme Tamas qui devient un animal politique. Il n’est pas non plus un soldat qui part en mission ou front comme Taniel. Il n’utilisera pas les mêmes mots ni ne pensera pas comme eux, n’a pas les mêmes habitudes, etc. Aucun ne se ressemble ni dans leur langage, ni dans leurs choix, ni dans leurs origines. 

Kissen dans les dieux déchus jure comme un charretier alors qu’ Inara et Elogast utilisent un vocabulaire plus châtié. Cela révèle une façon d’être ou une origine sociale. Les objets ou la relation aux autres aussi seront autant de particularités qui les rendent crédibles et intéressants (la canne d’Adamat, les gants des Privilégiés, etc.). le De plus, un héros ou une héroïne avec un tic de langage (ou autre) permettra de l’identifier directement. Ce qui peut constituer une transition.

Les fausses notes possibles dans un roman polyphonique

La temporalité est difficile

Elle doit être la même pour tous les personnages. Les marqueurs temporels sont donc nécessaires. La simultanéité est difficile, car le pacte de lecture est que l’action avance constamment, càd la scène qui vient après une autre se passe après la précédente dans le temps. En résumé, l’intrigue avance tout le temps. 

une clef sol pour illustrer l'article écrire un roman choral de Fantasy

Le volume des histoires peut devenir énorme.

Le roman choral augmente la difficulté et la charge de travail. En effet, chaque personnage implique une intrigue à construire indépendamment et en relation avec les autres. Mais c’est bien plus drôle à écrire.

 Conseil « faites ce que j’écris, pas ce que je fais 😉  » 

Malgré mes dessins, mes notes ou mes chronologies, je me perds souvent dans la temporalité. Je dois relire avec beaucoup d’attention, et ensuite donner à lire. C’est la chose à laquelle je réfléchis le plus en tant que jardinière/sculptrice chaotique. Un paradoxe ! Il est donc en général fortement recommandé dans les conseils d’écriture d’élaborer un plan de son roman où la « timeline » aura toute sa place.

Écrire un roman choral : les outils à votre disposition

Les intrigues qui constituent la structure narrative principale

Pensez-les comme une natte dont chaque brin s’entremêle pour créer une super coiffure à la Leia. Si chaque morceau est tressé correctement, le macaron final n’en sera que plus beau. Vous avez la possibilité de travailler différents styles d’intrigues qui garderont votre lectorat en haleine.

Pourquoi c’est bien ? Parce que ce n’est pas ennuyeux

Dans Poudremage, trois trames de personnages différentes se complètent.

  1. Grâce au personnage de Tamas, on suit l’histoire du point de vue politique.
  2. Celui de Taniel nous emmène au front ou en mission : dans l’action, voire la quête épique.
  3. Quant à Adamat, son intrigue particulièrement intéressante, car elle est policière. Il cherche des indices. C’est un peu rare dans ce type d’ouvrage où l’on nous propose plus volontiers les deux points de vue précédents.

Ainsi, tout en contribuant au récit général, chaque personnage suit sa propre intrigue, ainsi que son arc transformationnel.

partition pour illustrer la métaphore de l'article écrire un roman choral de Fantasy

Le jeu avec les personnages : caractérisation et point de vue dans la littérature de l'imaginaire

Nous l’avons vu, le point de vue narratif est interne. En choisissant son personnage, il est plus facile de cacher, de dévoiler certaines infos aux lecteurs, ou de jouer avec leurs nerfs. Et cela est une belle façon de s’amuser avec les informations que ce soit pour la suite de l’intrigue, ou même l’explication de votre monde imaginaire.Hé oui, en Fantasy, je vous le rappelle (mais est-ce bien nécessaire ?) la gestion des infos sur votre univers, c.-à-d. comment je l’introduis à mon lectorat est délicate, mais indispensable

Adamat investigue et déniche des renseignements sur « la promesse de Kresimir » (qui aura des répercussions sur le monde entier). En même temps, il veut retrouver sa famille qui a été enlevée pour le museler (d’ailleurs, excepté la puissance magique, Adamat a les problèmes et les antagonistes les plus tenaces). Il a un temps limité pour faire ça. Sa loyauté est aussi mise à l’épreuve. 

Taniel est accro à la poudre (qu’il doit pourtant utiliser). Il doit gérer ses relations avec son père et son ex-fiancée (aussi une poudremage) qui l’a trompé. Il dessine particulièrement bien.  
 
Tamas doit faire face à la traitrise autour de lui tout en tentant de renouer avec un fils qu’il traite plutôt en soldat.

Chacun des trois amène son lot d’informations, d’enjeux et d’objectifs qui enrichit l’univers, la narration et plonge ainsi le lecteur dans l’histoire.

Un rythme narratif « aux petits oignons »

Grâce à cette polyphonie des personnages, Poudremage réussit à garder le lecteur en haleine. Le jeu politique peut rendre la narration lourde et poussive. Le fait de pouvoir basculer sur l’action avec Taniel aide grandement à garder un rythme soutenu sans lasser le lectorat, tout comme le récit d’Adamat maintient un certain suspense.

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Vous pouvez raconter et même répéter (sans abuser)

Les redites sont possibles et même le « tell’ » (du « show, don’t tell »)! On aide le lecteur à se rappeler les actions surtout sur un évènement sur quelque chose qu’il a déjà vu précédemment. On peut résumer rapidement, mais pas tout le temps. Gardons cet outil pour un passage où il sera absolument nécessaire. Ce qui nous amène aux transitions entre les points de vue.

Des transitions qui enrichissent votre narration chorale

Il y a deux façons concrètes de les travailler , je crois :

  • les marquer fortement dès la rédaction du premier jet (comme si vous parliez à un enfant), puis les atténuer à la relecture ;
  • ou l’inverse, écrire votre premier jet sans trop y penser, puis accorder leurs une relecture complète en vous penchant dessus.

Dans l’ouvrage de Kay Guy Gavriel (Sur toutes les vagues de la mer), une scène est particulièrement intéressante où on en apprend un peu sur les personnages de Guidanio Cerra et Lenia Serrana. Elle alterne les points de vue comme dans un jeu de « ping-pong ». Les transitions entre les personnages sont écrites tout en subtilité. Je trouve que cela ajoute une note poétique à sa prose, et surtout permet de rendre vivant l’échange.

Mon avis tout à fait partial sur le roman choral

Le roman choral c’est comme la peinture à l’huile : c’est bien plus difficile, mais bien plus beau que la peinture à l’eau. Mon écriture tout en puzzle se prête bien à la polyphonie des personnages. De plus, écrire un roman choral de Fantasy est extrêmement ludique. La rotation des points de vue donne un second souffle à l’écriture qui parfois peut devenir pénible, voire laborieuse (vous « sachiez » les écrivaillons 😉) quand on se trouve dans « le fameux milieu ». 

La gestion des points de vue dans le roman choral est complexe. En revanche, elle aide aussi l’auteur ou l’autrice à rendre la narration intéressante au niveau du rythme, de la gestion des informations (narration ou worldbuiding), des intrigues, etc. Elle permet ainsi de garder l’attention du lectorat dont le « budget » peut être limité surtout de nos jours.

Sources :

Expérience personnelle de scribouillarde ☺️

Podcast 17.10: Structuring with Multiple POVs. Writing excuses. Redcircle.com

https://redcircle.com/shows/848724f4-c420-4a75-b4be-fa3db1e46546/ep/06e9c188-49a3-4b92-b526-aa4da61a9907

Writing Excuses 4.13: Juggling Multiple Viewpoints. Writing excuses. Redcircle.com

Podcast. Procrastination. S.9 E.12. Mélanie Falzi. Estelle Faye. Lionel Davoust. Elbakin.net

Wonderbook. Jeff Vandermeer. Abrams Image. Édition revisitée 2018

Ouvrages cités :

La trilogie des Dieux Déchus. Godkiller. Hannah Kaner. De Saxus. 2024. 2025.2026 (Français)

La trilogie des Poudremages. Brian McClellan. Léha. 2022.2023.2024 (Français)

Sur toutes les vagues de la mer. Kay, Guy Gavriel. Atalante. 2025 (Français)

Crédits images

Photo de Melody Ayres-Griffiths sur Unsplash

Photo de Marius Masalarsur Unsplash

Photo de Freesur Unsplash

Illustration de DA VECTOR sur Unsplash

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