Réflexions sur un motif narratif récurrent en littérature de l’imaginaire : la quête
Nous avons consacré une journée à écrire une quête en Fantasy. Ce genre de récit se mêle à la littérature de l’imaginaire depuis la nuit des temps ou presque. De chrétien de Troyes à John Gwynne, la quête traverse nos imaginaires, imprègne la littérature du merveilleux (et les autres). Mais qu’en est-il quand on se retrouve devant la page ou l’écran ? Comment imaginer un récit de quête, et que faut-il pour le rendre immersif ? Monstres et batailles ? Héros ou héroïnes invincibles ? Comme toujours, j’aborde des notions dans cet article sous forme de réflexion plus que de vérité, parce qu’elle est toujours ailleurs.
Quel type d’histoire ?
Attention révélation fracassante : j’aime beaucoup lire. Dans me lectures au fil des années, les quêtes tiennent une place importante. Si je devais estimer, je dirai 70 % des livres lus. Pourquoi ? Parce qu’en Fantasy, la quête c’est un peu comme les œufs dans un gâteau. Il y en a partout .(Oui je sais on peut les remplacer…)
Pour construire mes stages, et surtout m’instruire, je me suis procurée Wonderbook. L’auteur nous balade entre intrigue, histoire, structure, personnages d’une façon unique. On distinguerait trois types d’histoire :
- l’événement ou la menace qui doit être combattue ;
- la résolution d’un mystère ;
- l’exploration de l’inconnu ;
- la transformation d’un personnage.
Selon moi la quête se situe plutôt dans la veine de la transformation. Vous allez me dire : quid de la menace à combattre ? C’est vrai que la plupart des quêtes empruntent aussi ce chemin.
Comme la Fantasy est genre multimédiatique (c.-à-d.) qu’elle transcende tous les médias ou supports comme film, série, jeu vidéo, etc. Faisons aussi le lien avec les auteurs et autrices de scénarios.
Dans Save the Cat, un ouvrage destiné au scénario, Blake Snyder classe les films d’une façon toute personnelle et plutôt intéressante. Les quêtes sont rangées dans the Golden Fleece ou la toison d’or. Cette catégorie concerne tous les films de quête. Et certains qu’il y met, comme les Road Movie, sont surprenants. Pourquoi a-t-il choisi ce mythe-là ? Parce que c’est un grand classique mythologique et qu’il coche les cases :
- objet magique ;
- héros ou héroïne ;
- objectif souvent imposé par la nécessité ou par une exigence.
Le résumé très court (ou à ras 😊) de la toison d’or : Jason doit aller chercher la toison d’Or pour reprendre son trône. Si on regarde de loin, la quête en Fantasy se résume à ces trois critères. Ah oui ? Mais alors, et la transformation ? J’y viens.
Un prétexte pour façonner le personnage principal et les autres
Malgré ce que Tina Turner chantait, la quête a besoin de héros ou héroïne. Le mot vient du grec « heroos » ou demi-dieu. Aux origines de ce terme, on entrevoit l’aspect magique ou puissant du héros. Le protagoniste, héros ou héroïne, au fur et à mesure de sa quête change. Il ou elle évolue. La quête est un voyage initiatique. Blake Snyder écrit : « it’s not the incidents, it’s what the hero learns about himself from those incidents who makes the story works ». Traduction personnelle : les péripéties comptent moins que ce que le protagoniste apprend dans une histoire qui fonctionne.
Garion dans le cycle de la Belgariade de David Eddings est un très jeune élu (on reparle plus tard) qui part avec un groupe de personnages sauver le monde. On observe son évolution tout au long de chaque roman, mais aussi du cycle : ses relations avec sa mère de substitution, ses amis, et bien sûr sa future épouse (hélas, un grand cliché de personnage féminin). Les passages où Garion réfléchit à ces changements ne sont pas rares. Certains semblent un peu sortir de nulle part. Quelques pages plus tard, on découvre qu’ils ont une utilité dans l’intrigue elle-même.
Le héros ou l’héroïne n’est pas le seul à changer. Au même titre que le protagoniste, les personnages secondaires peuvent vivre une quête de soi dans la quête. J’aime beaucoup le roman chorale précisément pour cela. Il offre des possibilités infinies à l’auteur ou l’autrice de mêler les récits de plusieurs personnages principaux ou secondaires.
La quête s’intéresse donc à la transformation du personnage. Son intrigue le modèle et le fait évoluer. Par exemple, au fur et à mesure des pages de la trilogie de l’Empire, Mara apprend et s’ouvre à d’autres perspectives, d’alliances surprenantes qui feront d’elle un personnage puissant et la rendra plus tolérante. Elle évolue, mais peut-être d’une manière moins conventionnelle que les protagonistes d’une quête « classique ».
Et s’il n’y a pas de transformation du héros, est-ce que c’est une quête ?
Druss ne change pas trop au fil des pages de Druss La Légende (le premier tome), alors que les autres personnages le font. Dans la suite et surtout le dernier volume, Légende, le héros change un peu. Il vieillit, son corps le trahit.
Ainsi, dans la quête du Graal, les chevaliers de la Table ronde apprennent au fur et à mesure de leurs voyages. Ils évoluent, excepté, Galaad qui est parfait et qui sait tout dès le départ. D’ailleurs que dirions-nous de ce type de protagoniste maintenant ? Les élus, ou élues. Ils sont un peu énervants ? Et pourquoi ?
Les péripéties épiques que traversent les personnages ne suffisent plus au lectorat d’aujourd’hui. Il s’intéresse davantage aux évolutions, et surtout à leurs nuances. Elles s’inscrivent dans un contexte où la figure du héros classique est challengé par les questionnements actuels.
Le travail ultra connu de Joseph Campbell : le voyage du héros
C’est difficile de ne pas mentionner le travail de Joseph Campbell. En se basant sur les ouvrages classiques comme celle du Saint-Graal et les mythologies, J. Campbell a théorisé et vulgarisé une construction en douze étapes, que l’on appelle le voyage du héros.
Il y reprend la série d’événements et de rencontres qui vont façonner le ou la protagoniste. Cette construction de personnage a depuis été remise en question. Elle reste toutefois intéressante à connaitre pour écrire ou réfléchir à votre protagoniste. En fin d’article, vous trouverez le site de la fondation de Joseph Campbell si vous désirez en savoir plus.
Le but à atteindre n’est pas vain en littérature de l’imaginaire : il est primordial
La quête d’un personnage n’est pas forcément de sauver le monde. Dans la trilogie de John Gwynne, Orca est une mère qui part sauver son fils, enlevé pour réveiller des anciens dieux cruels et manipulateurs. Quant à Druss, lui aussi, cherche un être aimé : sa femme. L’objectif de la quête semble donc devoir toucher aux besoins essentiels de l’humain : l’amour, la survie, etc.
Mara, l’héroïne de la trilogie de l’Empire, doit survivre dans un monde qui ne lui laisse aucune place. Si elle rentre dans « le jeu » des intrigues, c’est au départ par nécessité, pour survivre. Elle finira par accéder au plus haut sommet : elle sera la mère de l’empereur.
Toujours dans Save the cat, l’auteur de scénario lui professe que tous les enjeux de chaque histoire en général doivent être forts, et prend un exemple de film de Noël. Mais, alors que devient la quête dans tout ça ? Une histoire obsolète à laquelle nous sommes attachés ou un canevas utilisé dans la littérature du merveilleux, mais aussi en littérature générale ?
Que faut-il pour écrire une quête en Fantasy si on n’y connait rien ?
Tout d’abord si vous aimez débuter avec les personnages comme moi. Le premier mouvement pour écrire une quête en Fantasy est peut-être de rencontrer son héroïne ou son héros.
Le protagoniste
Bipède ou chaton de l’espace ? Nain ou demi-elfe ? Aime-t-il danser ? Chanter sous la douche ou dans son baquet d’eau ? Est-il peureux ou courageux ? A-t-elle appris le judo avec Teddy Riner ? Introverti ou extraverti ? Chauve ? Hirsute ? Balafrée ? Râleur ? Responsable commerciale ou chanteuse de rue ? Commencez par écrire ce qui vous passe par la tête, votre personnage apparaitra dans les détails.
L’objet magique ou pas ?
Un bout de bois trouvé sur le chemin ? Une fourchette pliable ? Un cintre magique qui s’étoffe de vêtement dès que l’on en a besoin ? L’objet est démoniaque ? Un téléphone qui filtre les appels désagréables (oh mais ça existe ça non ? 😉)
Le but de la quête
Relire le paragraphe au-dessus ! 😊
Qu’est-ce qui va lui poser problème ? (ou la contrainte)
Son pouvoir ne fonctionne plus entre sept et huit heures ? Il n’a pas de pouvoir magique ? Il a une deadline à respecter pour empêcher le monde de s’effondrer lors de la lune du lutin farceur d’Automne. Il doit accomplir une prophétie et s’il y en deux ?
Vous pouvez aussi mêler contrainte et objet. La hache de Druss est corrompue. Il est le seul capable de à résister à son influence du mieux qu’il peut. L’objet et la contrainte se mêlent.
La clique du héros (ou son gang, sa bande, etc.)
Qui sont ses amis ou amies ? Combien sont-ils ? Des voisins ? Volontaires « désignés » ou juste altruistes ? Quels sont leurs intérêts à participer à la quête ? Un traitre se cache certainement dans la bande de votre protagoniste. Ce qui me fait passer à la suite : the vilains !
Ou les antagonistes
Pourquoi veulent-ils détruire le monde ? Pourquoi sont-ils méchants ? Et comment les vaincre ? Dans la Belgarade, Torak le dieu tout puissant et maléfique se sent seul : c’est ce qui le perdra à la fin.
Les complications ou péripéties et la création du monde imaginaire :
Afin que les participants se concentrent sur la construction des personnages, j’avais dans ce stage prévu une carte, celle du royaume de Glads, avec des points d’intérêts numérotés. Ensuite à chaque lieu correspondait une description, une histoire que les participants pouvaient utiliser. Lorsque l’on est devant sa feuille ou son ordinateur, on peut faire confiance à son imagination.
Les sources d’inspiration sont nombreuses. Parfois il faut juste un peu de temps pour les atteindre. La lecture est un bon pont de départ, la vie quotidienne aussi. Si vous aimez l’histoire puisez dans le passé. Si vous aimez les plantes, trouvez la graine qui fera germer les aventures. Et sinon, venez écrire avec nous lors d’un stage. Une piste d’écriture peut tout aussi bien faire l’affaire. Pour un souffle de plus d’inspiration: vous aurez aussi accès à des supports ludiques pensés et créés pour vous.
La quête reste un terrain de jeu propice à l’expérimentation en écriture. La piste du stage d’écriture reprend les étapes préparatoires. Si votre cerveau s’attache à partir dans tous les sens ou si la page blanche vous effraie, elles vous aident à construire les fondations d’une histoire solide et immersive. En répondant à ces questions, vous posez les bases de votre récit. L’écriture sera peut-être plus facile, ou pas du tout. Certaines ou certains en effet ne prévoient rien et construisent au fil de l’encre. Ces questions pourront toutefois vous aider si votre plume bloque.
Sources :
Dictionnaire de la Fantasy. Sous la direction d’Anne Besson. Éditions Vendémiaire, 2018.
Fondation Joseph Campbell. https://www.jcf.org (En anglais)
Save the Cat ! : The Last Book on Screenwriting You’ll Ever Need ! Blake Snyder. Michael Wise Productions. 2005. (En anglais)
Wonderbook. Jeff Vandermeer. Abrams Image. 2013. (En anglais)
Références des ouvrages cités :
Cycle de la Belgariade. David et Leigh Eddings. Pocket. 1990 (France)
Druss la légende.(cycle de Drenaï). David Gemmel. Bragelonne. 2002 (France)
La trilogie de l’empire. Raymond Feist et Janny Wurst. Bragelonne. 2000 (France)
Légende. David Gemmel. Bragelonne. 2000 (France)
