Les types de personnages en littérature de l'imaginaire (et des autres genres)
Les personnages dans un récit de Fantasy ne doivent pas être bâclés au détriment de la construction de monde imaginaire. Bien sûr, c’est le cas pour tous les genres de littérature, en SFF comme en polar ou en blanche. Dans cet article, je m’intéresse à la place de personnages en Fantasy versus le worldbuiding, aborde des notions en narration issues d’ouvrages sur l’écriture. Vous trouverez des ref’ de vieux, des ref’ internes (et aviaires) et surtout des références à de la littérature sur l’écriture en littérature de l’imaginaire ou du scénario. En sus, je vous gave sans vergogne d’anecdotes personnelles sur mon expérience d’autrice et de lectrice, ainsi que d’avis parfaitement subjectifs sur l’écriture. Bienvenue sur Redaxium.
Avertissement ou clarification
Dans cet article, je n’aborde pas les archétypes ni la notion de conflit ni ne prodigue de conseils pour la création de personnages. J’y reviendrai plus tard sur le blog et bien sûr en stage d’écriture dédié à la Fantasy.
De l’importance des personnages en SFF : pourquoi sont-ils aussi essentiels que votre monde imaginaire ?
J’ai souvent entendu ou lu et même dit que les personnages que nous créons nous échappent un peu afin de vivre leur vie. Dans Wonderbook, Jeff Vandermeer mentionne Nabokov en disant qu’il se moquait de cette croyance ou assertion. Il précise que pour lui, le personnage a autant d’importance que le reste, ni plus ni moins.
Je ne sais pas si je suis complètement d’accord avec lui (bon et d’ailleurs je n’ai jamais aimé Lolita, mais c’est un autre problème). J’estime qu’ils sont plus importants encore. Dans mes récits, les personnages occupent l’espace de l’histoire pleinement, et pourtant j’écris de la Fantasy où le monde imaginaire tient une place prépondérante.
C’est d’ailleurs ce qui m’éloigne de certains auteurs qui calibrent leurs univers dans les moindres détails. Ce que j’aime dans les romans de littérature de l’imaginaire ou de ladite blanche, ce sont les personnages, leurs relations, leurs aspirations et leurs doutes. Si je ne m’y attache pas, alors l’histoire ne me passionnera pas même si le monde imaginaire est pensé jusqu’aux moindres trous de souris (ou créatures équivalentes).
Qu’ils soient des créatures fantastiques, qu’ils aient des pouvoirs magiques, ou des capacités surnaturelles ou non, les personnages sont les vecteurs par lesquels nous rêvons, imaginons nos histoires afin d’ensuite « les mettre en mots ». Ils et elles sont fondamentaux à l’expérience du récit. Ils et elles sont des éléments à travailler aussi indispensables que la construction d’ univers.
Le protagoniste n’est pas (forcément) un héros
Vous avez remarqué que je n’utilise pas le mot héros, mais bien le terme protagoniste pour aborder le personnage principal. Le héros incarne des valeurs de bonté, de bienveillance, etc. Traditionnellement, C’est un personnage principal qui veut le bien pour ceux qui l’entourent et le monde en général. Or le personnage principal n’est pas toujours un héros (dixit Daniel Balavoine : ref’ de vieille).
L’exemple de la Dark Fantasy avec la voie de l’ascendance : Kellanved recherche le pouvoir et Danseur le suit parce qu’il en est conscient. Dans tous les cas, le ou les protagonistes restent le moteur de votre intrigue, mais ne sont pas forcément dans la démarche de faire le bien.
Le rôle de l'antagoniste : il n’est pas toujours méchant (ou même un personnage) :
Dans les Disney, l’antagoniste est le méchant du récit. Ailleurs, il n’est pas forcément un personnage, ni même méchant. Eh oui, ça peut être une catastrophe naturelle ; en Fantasy, une entité impalpable ; en science-fiction, un champignon parasite, etc.
L’antagoniste incarné ou non est l’empêcheur de tourner en rond de votre protagoniste. C’est le goéland de votre crêpe ! (Si vous suivez mes aventures sur Insta, vous avez la ref’ 😉)
La dynamique protagoniste/antagoniste se crée ensemble comme un miroir qui ne réfléchit pas l’image exacte, mais renvoie les faiblesses de l’un et l’autre.
Le personnage secondaire ne l’est jamais
Avec ce titre un peu ronflant, je l’avoue, je veux dire ou transmettre que dans les récits et particulièrement dans ceux que j’écris, ces personnages m’apportent parfois plus de plaisir à écrire que mes protagonistes ou antagonistes. Je les aime énormément parce qu’ils ou elles me procurent une grande liberté créative et une respiration pendant l’écriture. Je m’explique.
Nous passons un temps infini avec nos personnages principaux même sur des romans dit chorale (c-à-d un histoire à plusieurs points de vue). Nous les bichonnons, nous y pensons, nous en rêvons aussi à l’occasion si je vous jure !) . Nos protagonistes et antagonistes nous usent. Alors se plonger dans un personnage secondaire amène un souffle, un renouveau.
« C’est par le contraste que le personnage secondaire souligne les traits de caractère du personnage principal. » John Truby, l’anatomie du scénario.
En partant de ce principe, vos personnages secondaires sont vos meilleurs atouts pour caractériser et approfondir vos personnages principaux. À cet effet, le duo mal assorti reste une trope efficace.
Sur le spectre des personnages dans un récit de Fantasy : la nuance que le lecteur préfère
À notre instar, nos personnages favoris en Fantasy ne sont pas parfaits. Ils ou elles agissent et réfléchissent sur des schémas mentaux plus ou moins complexes. Même si ces dernières années, le « méchant » antagoniste qui se transforme en un (presque) héros est devenu un lieu commun en particulier dans les médias de l’audiovisuel.
D’ailleurs, c’est aussi pour cela qu’il est préférable d’utiliser les mots protagonistes ou antagonistes. Les objectifs des uns ou unes et des autres ne sont pas toujours dans la bienveillance ou même dans l’opposé : la malveillance.
En travaillant TOUS les personnages nous, les scribouillards, nous nous amusons à les découvrir, à les ciseler comme une sculpture. Si nous opérons cet effort, nous marcherons peut-être hors des sentiers que nous connaissons par cœur. De plus, le miroir de leurs imperfections facilitera l’immersion du lecteur potentiel dans notre récit . Et c’est un peu ce que l’on cherche (même si on ne veut pas se l’avouer parfois).
Créer un personnage nuancé demande une réflexion approfondie afin de lui apporter un peu d’ampleur et de faire en sorte que le lectorat veuille en savoir plus et continuer l’histoire.
La notion d’arc transformationnel en fiction
Dans un de mes récits, il m’est arrivé une chose bien étrange pour l’autrice que j’ai été et qui m’a amené à progresser. Je voulais écrire une histoire avec une héroïne, une véritable, c.-à-d. qu’elle cherche le bien, etc., et un méchant bien défini. J’avais envie de simplicité manichéenne.
Mais c’était sans compter :
- la vie ou l’avis (les deux fonctionnent) de mon subconscient ;
- la vie ou l’avis de mon héroïne ;
- la vie ou l’avis des antagonistes et des personnages secondaires ;
- ou même la vie du récit en lui-même.
Au fil des mots et certainement de la progression de mon écriture, la protagoniste soi-disant héroïne est devenue l’antagoniste. Elle s’est métamorphosée.
Dans la littérature sur l’écriture, on appelle cela l’arc transformationnel. Cette formule vient d’un anglicisme characters arc qui est très utilisée dans les jeux vidéo, le scénario, etc. L’expression évoque une trajectoire en demi-cercle du personnage : son évolution psychologique et physique.
Elle n’est pas aussi radicale à chaque récit. Votre protagoniste n’a pas besoin de devenir un antagoniste à chaque fois. Les arcs transformationnels partent d’un état premier pour arriver à un état final soit meilleur, soit différent, soit revenir à un état premier que l’on aurait souhaité préserver.
Tous les personnages dans un roman de Fantasy ou de n’importe quels genres suivent cette trajectoire. Une des qualités des histoires passionnantes est que l’arc des personnages secondaires est aussi développé que ceux des protagonistes ou antagonistes.
Que veulent vos personnages ? Les enjeux et motivations
Chaque personnage du fait de son histoire personnelle possède un objectif, un conscient et un autre qui ne l’est peut-être pas. On l’a vu plus haut avec ma protagoniste transformée antagoniste. Pour autant de mon point de vue, elle n’est pas devenue méchante. Elle a juste changé d’agenda ou d’objectif entre temps.
Ses enjeux, les conséquences en cas de réussite ou d’échec, se sont transfomés, contrairement à ses motivations. Blake Snyder parle de primal urge, Elizabeth George de besoins fondamentaux, on les appelle aussi motivations. Ce sont les forces ou la force qui poussent nos personnages à agir. Dans mon histoire, tous les personnages ont le même objectif : survivre, mais les moyens diffèrent. Qu’est-ce qui fait avancer nos personnages ? Quelles sont leurs motivations ?
Les besoins primaires de protection, de survie, d’affection (amour dans tous ses sens) sont les plus utilisés, car ce sont à eux que le lecteur s’identifie le plus. Ils parlent à nos tripes, à notre inconscient. N’oublions pas quand même la quête du pouvoir parce que nous les humains sommes bien mégalos (comment ça parle pour toi ? 😊).
Dans La voie de l’ascendance, Kellanved (Wu) désire maîtriser des garennes oubliées (plans métaphysiques différents qui regorgent de magie). Pour cela tous les moyens sont bons et même de conquérir un empire. Sa motivation profonde reste mystérieuse, mais on devine une revanche à prendre sur son enfance et les autres.
Les enjeux populaires en Fantasy restent dans la plupart des intrigues, la survie d’un monde ou d’êtres aimés, et l’appartenance. En Dark Fantasy, ses personnages torturés cherchent souvent l’appartenance d’une façon souvent assez peu bienveillante, ou la vengeance. Animés par la colère ou l’amertume, les motivations profondes restent les mêmes.
Si la construction d’univers semble la force de la littérature de l’imaginaire en général, le développement des personnages dans un récit de Fantasy n’est pas anecdotique. L’équilibre entre fil narratif, monde imaginé et personnages procure une expérience de lecture complète et immersive. Travailler sur ses trois piliers dans le même roman, nouvelle ou autres textes demande créativité, discipline, résilience, cohérence et une sacrée dose de courage tant la tâche est complexe. Alors bravo à vous qui vous y essayez.
Sources :
L’anatomie du scénario. John Truby. Nouvelle édition Michel Lafon 2016
Mes secrets d’écrivain. Elizabeth George. Presses de la cité. 2006
Save the cat ! The Last Book on Screenwriting You’ll Ever Need. Michael Wiese Productions 2005 (en anglais)
Wonderbook. Jeff Vandermeer. Abrams Image 2018 (en anglais)
Référence des ouvrages cités en exemple :
La voie de l’Ascendance. (Tomes un, deux et trois) Ian Esslemont. Éditions Léha. 2022, 2023, 2025
