Créatures monstrueuses en Fantasy : de démons à merveilles

Il est affreux, disgracieux, repoussant et sauvage. De Thésée à Mary Shelley, qu’il soit Minotaure ou créature de Frankenstein, le monstre vit dans nos cauchemars, nos romans les plus sombres, nos films de zombie, etc. Il est à tête de serpent, ou ressemble au singe. La monstruosité s’invite dans tous les médias et dans les univers de la Fantasy. On pense aux tentacules, aux crocs et cris inhumains. Si la créature mystérieuse et sanguinaire possède des origines mythologiques, le monstre en Fantasy a bien changé au fil des années. Mais dans ce cas, pourquoi nous hante-t-il toujours ? À quoi sert-il ?

Qui sont ces créatures fantastiques ? Bestiaire de Fantasy

Depuis les débuts de la Fantasy, le monstre revêt bien des formes nées des mythes et de la religion. Les trolls de la mythologie nordique, gobelins, vampires et loup-garou peuplent les légendes européennes, mais pas seulement. Parfois les mêmes types de monstres se retrouvent dans les récits de différents folklores à travers le monde entier. Un exemple ? Les métamorphes qui prennent une forme humaine et animale existent en Asie, chez les amérindiens, en Afrique ou en Europe.

En Europe, le monstre c’est l’antagoniste qui vient des premières religions de Mésopotamie où les créatures polymorphes et hybrides apparaissent. Les manticores, hippogriffes, griffons, sphinx et autres monstruosités en sont issus. La religion chrétienne s’emparent ensuite de ces caractéristiques pour représenter les démons que l’on voit dans les enluminures illustrant les enfers. Plus tard, Lovecraft imagine le culte de Cthlhu, un des Très Grands Anciens. La boucle est bouclée.

 L’artiste a représenté ici son anxiété qui le hante afin de l’apprivoiser et en rire. Elle devient une dame blanche avec une pointe d’humour. On voit ici que le monstre nous a servi, au fil des siècles, et nous sert encore de défouloir. Il embrasse un rôle de « punchingball émotionnel ».

en bref :

  • Longtemps considéré comme le personnage à abattre (littéralement), la figure du monstre est passée d’antagoniste à protagonistes dans les récits de Fantasy. Comment ? À lire en-dessous👇
  • Le monstre est l’objet ainsi que le symbole de nos peurs, de nos fantasmes, de nos batailles personnelles, mais aussi de nos préjugés. (Le monstre porte un poids plutôt lourd finalement, le pauvre.)
  • Une bande de pétochards !👇 

Comment le monstre en Fantasy a évolué depuis ses débuts comme grand vilain d’héroic Fantasy (ou plutôt comme souffre- douleur pour héros mégalo) ?

Beowulf, un des poèmes épique fondateurs anglais du moyen âge (an 1000) a fait surgir le monstre dans la littérature. Il aborde à l’écrit le combat du héros contre le monstre Grendel. Cette version du monstre, créature légendaire maléfique, contre l’intrépide héroïque Beowulf deviendra un des modèles sur lequel la Fantasy classique se construira. Il inspirera entre autres Tolkien.

Lorsqu’en 1971 John Gardner en prend le contrepied avec son roman Fantasy Grendel, il change le paradigme et le monstre s’humanise. Dans le même esprit, Stan Nicolls écrit orcs. La trilogie utilise le champ lexical du monstre bien sûr, et celui de la colonisation qu’il associe à l’humanité.

Cette dernière capable du pire au nom de la foi saccage la magie de la terre, exploite ou asservit les autres créatures. L’humain devient monstrueux. La métaphore est filée jusqu’à la fin quand les orcs découvrent qu’ils ont été amenés dans un monde qui n’est pas le leur. L’auteur aborde la déportation et l’esclavage.

À contrario, l’orc est dépeint comme une créature brutale, mais courageuse ainsi qu’intègre avec toutefois une logique tout à fait propre à sa culture. Le monstre a changé. Les orcs inventés par Tolkien se vengent de la réputation qu’on leur a taillée, et même se reconvertiront (beaucoup plus tard) en barista dans Légende et Latte.

couverture du livre Legendes et Latte qui illustre le changement dans la figure du monstre. Illustration de l'article sur le monstre en Fantasy

Dans cette Fantasy moderne, même les dragons deviennent empathiques. Dans la ballade de Pern qui mélange Science-Fiction et Fantasy, des dragons descendants de lézards de feu protègent le monde en harmonie avec leurs cavaliers humains.

Les monstres dans le genre horrifique : Cthulhu met tout le monde d’accord (mais s’en fiche complètement)

Dans ce monde du chaos créé par Lovecraft, une constante persiste : celle que tout le monde est traité de la même façon. Dans cet univers, les monstres deviennent des dieux de la fin du monde. Qui que vous soyez et quoi que vous fassiez, personne n’échappe à la destruction. C’est la véritable égalité.

Chez Lovecraft, peu importe l’ origine, la classe sociale, les valeurs, tout le monde meurt. La mort est universelle et est distribuée par les Grands Anciens.

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À quoi ressemblent les créatures monstrueuses surnaturelles ?

La créature pseudopode Cthulhu ressemble au Kraken des mythes marins, au dragon et à l’être humain . Il est aussi très souvent d’une taille phénoménale, sauvage et donc indomptable. L’orc chez Tolkien est une déformation monstrueuse des elfes.

Le monstre en Fantasy reste un mutant dont la physiologie difforme effraie. Coupant, griffant, mordant, grimaçant, il évoque la souffrance psychique comme la douleur physique. L’anatomie du monstre contre nature incarne nos terreurs. Il est étrange.

monstre à cornes, yeux luminescents, dents pointus, bouche menaçante pour illustrer l'article sur le monstre en Fantasy

Les éléments narratifs pour décrire un monstre sortent de notre imaginaire collectif et repris aujourd’hui par les médias littéraires, de JDR ou des jeux vidéos, etc. Tentacules, écailles, cornes ou queues tranchantes, le panel des caractéristiques montreuses rappelle ainsi qu’on l’a vu les dieux polymorphes de Mésopotamie comme les animaux dont les humains ont peur. Incontrôlable et sauvage, le monstre nous a défiés et nous défie dans notre quotidien (d’une manière différente de nos jours, certes👇).

À quoi sert le monstre ? Fonction et symbolique du truc qui se cache sous votre lit.

S’il est une chose sur laquelle on peut compter, c’est que nos peurs et notre part d’ombre leur ont donné naissance. Les contes pour enfants nous le prouvent. Le loup, dans le chaperon rouge ou le personnage de Barbe bleue sont les symboles de la maltraitance et de l’abus sexuel. Les créatures monstrueuses servent à prévenir l’audience, le lectorat, de la monstruosité des humains souvent très proches.

Le monstre dans la religion chrétienne symbolise le pêché, le mal absolu (Saint Michel qui abat la créature). Les premières histoires de Fantasy reprennent ce motif narratif. Comme dans les quêtes de la high-fantasy ou de l’ héroic-fantasy. Les désirs inavoués, les violences réprimées s’expriment à travers la bête.

De nos jours nous savons aussi que nos « névroses » peuvent devenir de véritables monstres qui nous hantent au quotidien. J’ai pris la photo ci-contre en octobre 2025 au MOCCO de Londres. Parmi les artistes exposés, j’ai eu la surprise de voir les œuvres de Robbie Williams (oui, oui, oui celui-là même). Je trouve cette femme aux airs de gorgonne, effrayante, et comique à la fois.

Blanche une dame aux airs de Gorgonne qui illustre l'article ssur le monstre en Fantasy

 L’artiste a représenté ici son anxiété qui le hante afin de l’apprivoiser et en rire. Elle devient une dame blanche avec une pointe d’humour. On voit ici que le monstre nous a servi, au fil des siècles, et nous sert encore de défouloir. Il embrasse un rôle de « punchingball émotionnel ».

L’altérité et monstruosité. Comment l'autre devient le monstre ?

Nous sommes des pétochards !

De ce fait, l’altérité (l’autre)  nous fait peur : ceux qui sont différents sont rejetés et stigmatisés. La fiction, particulièrement la Fantasy porte cette thématique dans ses histoires. Dans les séries de livres, le sorceleur et le bâtard de Kosigan, les personnages principaux sont considérés comme des monstres, alors qu’en principe ils aident ou remplissent des missions : missions que personne ne veut accomplir.

Les capacités surnaturelles qu’ils possèdent sont montrées comme des aberrations, et surtout leur mode de vie disons…non conforme à ce qui est accepté (sans attache, avec une propension à faire ce qui leur chante, etc.). Le monstre représente la différence donc, mais aussi le désir inavouable, celui qui est proscrit par la société. Les pouvoirs du bâtard de Kosigan ou du sorceleur sont craints ainsi qu’enviés. Ils incarnent aussi une certaine liberté dans un univers parfois rigoriste.

Finalement, qui est le monstre ? La créature qui tente de ne plus succomber à ses bas instincts, ou celle qui s’ y abandonne sans se poser de questions ?

Joe Abercrombie, de son côté, montre dans son ouvrage « les diables » que le monstre se définit par rapport à soi. Ses protagonistes sont un groupe de créatures monstrueuses, ou plutôt que la religion trouve monstrueuses. Bien sûr, leur caractère monstrueux est battu en brèche, mais pas totalement. Vigga est une métamorphe qui peut sembler très sympathique, mais sa violence naturelle et la faim prennent le dessus malgré ses efforts. Elle ne se maîtrise plus, l’animal revient.

Longtemps antagoniste tout désigné, le monstre s’est ainsi peu à peu transformé en protagoniste. Les trolls de Jean Claude Dunyacht, tout comme ceux de Marie Catherine Daniel travaillent et vivent dans un quotidien inspiré du nôtre. La frontière entre humanité et monstruosité s’estompe dans nos imaginaires. Ils passent de la Dark Fantasy à la light Fantasy sans complexe et avec beaucoup d’humour. Et il leur en faut pour survivre dans ce monde d’humains sans queue ni tête… de monstre

Sources :

Dictionnaire de la Fantasy. Sous la direction d’Anne Besson. Editions Vendémiaire, 2018.

Monstruosité et transversalité. Figures contemporaines du monstrueux. Jean Foucart. Cairn Info. Revue Pensée plurielle.

Une histoire des animaux fantastiques. Hélène Bouillon. PUF. 2023

bnf.fr

Photo

Blanche. Œuvre de Robbie Williams pour l’exposition Radical Honesty au MOCO de Londres 2025. Archive personnelle.

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Photo de Dollar Gill sur Unsplash

Ouvrages cités en exemple :

Entre troll et ogre. Marie Catherine Daniel. Éditions ActuSF.

Grendel. John Gardner. Fantasy Masterwork. Réédition de 2004 (en anglais)

L’instinct du Troll. Jean Claude Dunyach. Atalante. Collection la dentelle du cygne. 2015

Le bâtard de Kosigan. (Cycles de romans). Fabien Cerutti. Mnémos. 2014 -2024

La saga du Sorceleur. Andrzej Sapkowski. Bragelonne. Éditions de 2008-2012

La balade de Pern. Anne MC.Affrey. Intégrale. Pocket. 2010 (réédition)

Les diables. Joe Abercrombie. Bragelonne. 2025

Orcs (trilogie). Stan Nicholls. Bragelonne. Éditions de 2001-2007

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